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Détresse et acouphènes

8 min
Détresse et acouphènes

Cet article paru dans la revue Recto-Verseau de mai 2024 explore les mécanismes biologiques et autonomes qui jouent un rôle dans la survenance des acouphènes. Cela passe par la théorie polyvagale et le lien d'attachement mère-enfant; des pistes sont évoquées quand à l'origine psychologique des acouphènes.


Pour ce numéro consacré au «sens de la maladie», je vous propose de nous intéresser à l’acouphène, ou aux acouphènes.

Vous savez, ce son strident et continu que certaines personnes entendent, alors qu’il n’y a pas de source sonore extérieure. On les appelle des acouphènes subjectifs, parce qu’ils n’existent que dans votre tête !

Dans la plupart des cas, l’acouphène subjectif est bénin et dérange peu. Les gens vivent avec et tout va bien. Mais pour d’autres, cela peut devenir un véritable enfer : détresse, anxiété, irritabilité, troubles du sommeil, manque de concentration, dépression et burn-out s’invitent dans leur vie.

Au-delà de l’intensité et du vécu individuel, d’où viennent les acouphènes ?

On évoque l’exposition au bruit, le stress, un traumatisme émotionnel, un bouchon de cire, une perte auditive, des problèmes d’oreille interne, certains médicaments dits «oto toxiques», le vaccin Covid, des tensions dans l’articulation temporo-mandibulaire.

Comme vous le voyez, la liste est déjà longue et celle-ci est non exhaustive ! Dans cet article, nous nous intéresserons à l’acouphène lié à un choc émotionnel ou au stress.

Mais au fait, à quoi sert un acouphène ? A-t-il un rôle, une fonction, une utilité ? À part celle d’enquiquiner, ou de pourrir la vie de celui qui en souffre ?

Nous avons tous un angle de vue particulier sur les problèmes que nous rencontrons, cet angle de vue est souvent le fruit de notre expérience personnelle et professionnelle. Pour ma part, j’aimerais vous inviter à explorer l’acouphène au travers du mécanisme de l’attachement mère-enfant et les fréquences y relatives. Vous verrez, c’est passionnant !

Intéressons-nous à la théorie polyvagale de Stephen Porges, qui reprend, mais surtout complète, certaines hypothèses de la théorie de l’attachement développée par John Bowlby.

La théorie de l’attachement nous explique que, chez les mammifères dont nous faisons partie, la relation mère-enfant est encodée dans notre biologie, notre ADN.

Le principe fondamental est que la mère est nécessaire à la survie de l’enfant.

Attachement mère enfant

C’est pourquoi, tout éloignement physique de la mère est vécu par l’enfant comme un danger pour sa survie. De nombreux mécanismes biologiques se mettent en route lorsque l’enfant perçoit cet éloignement. Leur objectif final étant de manifester une détresse suffisante pour obtenir l’attention et le retour de la mère.

En résumé, la proximité de la mère calme l’enfant, son éloignement le stresse. Plus l’enfant est petit, plus le besoin de proximité est grand. Cette proximité est établie par les organes sensoriels : est-ce que maman me touche, est-ce que je sens son odeur, est-ce que j’entends sa voix ?

«L’oreille est le premier organe sensoriel fonctionnel, elle encode très tôt les caractéristiques prosodiques maternelles»

Quel est le premier organe sensoriel qui prépare à cette proximité ? C’est l’oreille.

En effet, et de nombreuses études l’ont démontré. In utero déjà, le foetus est sensible à la voix de sa mère. Il en mémorise ses modalités uniques. La voix de la mère est donc le premier élément que le nouveau né va chercher à repérer.

Nous pouvons en déduire que probablement la plupart des maladies infantiles de l’oreille, dont l’otite, sont associées à ce stress particulier : l’éloignement «sonore» de la mère.

N’observe-t-on pas les premières otites lorsque l’enfant est éloigné durablement de sa mère, comme à la crèche par exemple ?

Cet éloignement peut-être réel, physique. Mais il peut être aussi «tonalisé», par exemple si l’enfant entend des reproches plutôt que des mots d’amour.

Un enfant n'écoute pas les critiques

Mais revenons à notre acouphène. C’est différent, mais pas tant que ça. Voyons ce que nous dit S. Porges.

Tout d’abord il confirme que l’oreille et les signaux auditifs jouent un rôle dans la régulation de la relation mère-enfant (1), tout particulièrement dans la plage de fréquence située entre 500-4000 Hz (2). Que ces signaux favorisent la régulation parasympathique, et un engagement calme pour les relations sociales fondamentales (celles qui construisent un sentiment de sécurité intérieure dans la relation à l’autre, et au groupe social).

Quant aux appels de détresse chez les mammifères, ils sont généralement plus monotones (3), et utilisent la bande de fréquence située au-delà de 4000 Hz. Deux caractéristiques qui concernent la plupart des acouphènes subjectifs.

Hurlement d'un coyote

Ces signaux monotones, utilisant la bande de fréquence aiguë, favorisent la détresse, la réponse sympathique, provoquant ainsi une fermeture à l’autre et au groupe social.
Les personnes souffrant d’acouphènes disent d’ailleurs souvent se sentir seules, incomprises, sans solution, abandonnées.

Sur la base de ces informations, j’aimerais vous proposer l’hypothèse suivante : l’acouphène monotone situé au-delà de 4000 Hz utiliserait la bande de fréquence et la modulation privilégiée des signaux de détresse car il aurait pour rôle de nous alerter d’un danger.

Mais quel danger ? Pour le mammifère et la biologie de l’enfant, particulièrement le nouveau-né, il n’existe qu’un danger pouvant être transmis par les organes sensoriels: l’éloignement de la mère, ou de la personne qui joue le rôle de la mère, c’est-à-dire celle qui protège et nourrit l’enfant. On dit que cet éloignement active le système d’attachement.

Et tant que le rapprochement n’a pas eu lieu, la solution n’a pas été trouvée, le signal d’alerte persiste. Ce qui pourrait expliquer le côté «insistant» des acouphènes, qui ne nous quittent pratiquement jamais.

L’adulte souffrant d’acouphènes

L’hypothèse que j’évoque ci-dessus m’a été confirmée par l’observation clinique.

L’acouphène qui fait suite à un choc émotionnel implique souvent la perte d’un être cher, ou l’éloignement d’une personne dont la présence est importante pour notre bien être émotionnel, dans une tonalité de survie (de vie ou de mort). Tout comme peut l’être celle de l’éloignement de sa mère pour le nouveau-né. Par exemple, on peut penser à une séparation, une dispute violente, un divorce, un décès.

Cela peut survenir à tout âge. Mais il existe, sans doute, une fragilité préalable dans la structure psychique de l’individu. C’est-à-dire que cet éloignement, cette perte de lien fondamentale dans la relation mère-enfant à pu (a dû !) survenir pendant la petite enfance.

On peut imaginer qu’il doit exister une corrélation entre le fait d’avoir eu des otites à répétition pendant l’enfance et la probabilité de développer des acouphènes plus tard (4).

Ce souvenir n’est pas conscient pour l’adulte, mais pourrait réagir en «écho» au choc émotionnel survenu plus tard, en amplifiant considérablement son impact.

Que faire ?

Si vous souffrez d’acouphènes liés à un choc émotionnel, vous pourriez évidemment vous intéresser à ce traumatisme survenu à l’âge adulte.

Mais il pourrait être intéressant d’observer comment vous vous comportez aujourd’hui dans la relation à l’autre, notamment dans l’intimité (amour, affection). Vous sentez-vous en sécurité ? Arrivez-vous à vous laisser aller ? Quel impact ont les critiques, les mots «durs» sur votre psychisme ?

Une femme fait des reproches à son mari

En général, et c’est encore l’observation clinique qui parle, les personnes ayant subit un traumatisme lié à l’attachement pendant la petite enfance développent ce qu’on appelle un comportement insécure – évitant, voire insécure ambivalent. Des termes propres à J. Bowlby et sa théorie de l’attachement qui décrivent un comportement d’adaptation de l’enfant à un éloignement répété de son «caregiver», resté sans solution.

C’est pourquoi notre acouphénique de type adulte pourrait ressembler à une personne ayant à cœur le bien-être des autres, souvent au détriment de son propre bien-être. Un individu perfectionniste, peu prompt à se remettre en question, endurant, persévérant et préférant se débrouiller seul, plutôt que de demander de l’aide.

En effet, demander de l’aide implique de (re)faire confiance à l’autre. Sacré challenge pour qui s’est senti «abandonné» au début de sa vie. Ne vaut-il mieux pas faire en sorte de ne plus jamais se retrouver dépendant d’une personne qui n’a pas su être présente alors que nous étions si vulnérables ?

Références :
1) Kolacz et al., 2018; Porges et Lewis, 2010
https://www.biorxiv.org/content/10.1101/2021.07.02.450379v1.full#ref-63
2) Kolacz et al., 2018; Porges et Lewis, 2010
https://www.biorxiv.org/content/10.1101/2021.07.02.450379v1.full#ref-41
3) Brudzynski, 2007
https://www.biorxiv.org/content/10.1101/2021.07.02.450379v1.full#ref-9
4) Patrick J. D. Dawes, Frcs, et David Welch, Phd 2017.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/21049852/

Pour en savoir plus sur la théorie polyvagale en général : https://www.stephenporges.com/

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